APF comme "Apprentissage Pleine Forme"

 - Algues Pas Folles -

 

   Paralysées Par la Peur1, les Algues Pas Folles tentaient de croiser leurs pieds. A droite elles croisaient, à gauche elles croisaient, sans même sentir le contact des chevilles l’une sur l’autre. Parfois, elles ne croisaient que dans l’intention mais cela suffisait à alimenter leur courage.

 

Paralysées Par la Peur, elles persévéraient pour rester encore un peu vivantes tout au fond d’elles-mêmes, bien que l’agrippement Robinsonien2 de la main pétroleuse, venant du dessus des flots, fut imminent. La main de la girafe noire touillait un grand bol d’eau salée dans lequel s’ébattaient, il y a peu de temps, quelques fucus frisés crispés ou vésiculaires, des quirielles de laminaires rouges et lisses comme des rubans de réglisse et des franges de varech denté au goût tenace, qui portaient en barrettes quelques minuscules jupes de mer. Le repas de la noiraude s’annonçait golfien : de jeunes algues fraichement cueillies. En surplomb, on aurait dit un cliché plongeant sur l’ébauche d’un moucharabieh.

 

Sans le savoir, la main de la girafe noire s’était appropriée une portion d’existence libre d’armature et nomade de l’attache. Elle s’était crue Déesse Occidentale du Grand Tout, capable d’arraisonner une onction de vivance orientale pour ses plaisirs personnels. Elle touillait en spirale dans cette grande saumure à venir. Les Algues Pas Folles, figées mais prêtes à déjouer les vortex furieux, faisaient les mortes, tout en communiquant dans le silence de leurs ondes formées ; et manifestaient subrepticement quelques mouvements de recours. Une laminaire plus alerte que ses congénères lança l’idée invisible de changer de mouvement ou de compléter le précédent, pour les acteurs les plus toniques. Il s’agissait de bouger alternativement la tête à gauche et à droite, puis de haut en bas, plusieurs fois. Ses sœurs adoptèrent le geste facilement tandis que les fucus frisés crispés rageaient de leurs tignasses toutes anémonées et la main de la girafe noire se mettait à touiller plus vite encore. De leur côté, les fucus vésiculaires avaient peine à reproduire une latéralité têtière harmonieuse, la plupart d’entre elles souffraient d’une Asymétrie Tonique du Cou3 et couinaient à chaque expiration. De surcroît, penser à croiser les pieds était devenu bien lointain dans leur programme ! Et puis la girafe noire n’aimait vraiment pas le contact des cheveux  frisotés ou les verrues d’algues le long de ses doigts ! Crânement plantée dans son canapé doré à roulettes, elle se repaissait d’un dîner illusoire en tenant fermement le récipient expérimental.

 

Pendant ce temps, empêtrées dans leurs archaïsmes, les Algues Pas Folles s’en tenaient à une respiration unique et globale, psalmodiée, histoire d’être solidaires face au monstre. Elles voyaient rouge, elles voyaient l’avenir sombre, elles n’étaient que réflexes tous coincés dans ce grand bol d’eau épuisant. Les plus trouillardes s’imaginaient que la pétroleuse allait leur extraire du cerveau et du foie des parcelles de céphaline4 ; ce qui faisait doucement glousser des varech sur la tangente, trouvant qu’un peu d’animation phosphorée même terroriste, amenait de la nouveauté dans leur existence iodée et résolue. Tout à coup, un mâle denté très concerné par la morne ambiance cria « Attentat ! » et il se mit à bouger frénétiquement les mains en les mettant sur sa tête tel un casque puis les mit au bout de ses bras tendus à l’unilatérale et reprit la cadence : main sur la tête, bras tendus, « attentat ! ». Le varech fou distilla une énergie folle au reste du groupe en un rien de temps et toute la colonie soudée au-delà de l’épreuve se mit, par groupe d’arabesques, à produire divers gestes salvateurs, du moins proactifs. Plus haut, la main de la girafe noire supportait de moins en moins l’agitation sous-marine, cela lui cassait ses rêves d’aventure où faire des ronds dans l’eau est une bonne manière d’oublier la vie trépidante des justiciers ; car la girafe noire se croît justicière ! Faune solitaire au-dessus des lois, elle arpente les textures sociétales, englue les rêves des dormeurs sains, fractionne ses attaques au civil en des milliers de stylets d’argents imprévisibles odorisés de swap et se persuade qu’un paradis l’attend d’anges fermes. De biais, des relents de marée noire se dessinent partout.

 

La main gauche hoplite habituellement agile à terrasser l’ennemi en bande serrée, tergiversa, pensa à demander du renfort à la main droite, Caleuse Impitoyable Assassine.

 

Au fond de la mer, rien d’autre qu’une algue ne ressemble plus qu’à une algue. Certaines piquent et ce sont peut-être des méduses portant perruque ou longue barbe. Mais voilà que les fucus vésiculaires venaient de repérer l’angle interstitiel des ongles de la girafe noire. A petits coups lancinants d’acide bien iodé, ils imprégnaient la peau pétroleuse et « Oh hisse ! », lames après lames, les lianes de laminaires s’endurcissaient à la cause. Réflexe Plantaire5 tracé au henné de leur peur, les Algues Pas Folles slamaient en leur cœur une tristesse égoïste et se juraient d’honorer le Maître du Haut Lointain Plasmique. La fin d’outrage approchait, la girafe noire devait payer ! Formant une chaine complexe dans laquelle les vésicules des fucus gardaient les munitions virales finales, les varech et laminaires se transformaient en élytres hélicoptères et visaient le bout des doigts pétroleux.

Et … flip-flap, la girafe !

Moralité : rien ne sert de s’accaparer une jeunesse lointaine pour agrémenter son hors-d’œuvre car la jeunesse arrachée prend alors ses Root6(s) au corps et détruit de ses tentacules, le maître des simagrées d’apocalypse.

 

1 Réflexe de paralysie par la peur

2 Réflexe d’agrippement, dit de Robinson – intégration de la latéralité

3 Réflexe asymétrique du cou – intégration de la latéralité

4 Substance azotée et phosphorée.

5 Réflexe plantaire – intégration de la latéralité

6 Réflexe des points cardinaux, dit de Root – intégration de la latéralité

 

 

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© Catherine Breant