TFH  comme "Touch For Health"

Turquoise For Heaven -

 

Mi-figue, mi-raisin, l’héroïne de l’entre-deux troublait son monde. Teinturière au grand corps fondant et adaptable selon son environnement, la souple Girafe Noire se baignait d’un bleu lavé de Klein, ou se hâlait d’un vert bronzé à l’Empire. Passant de ci, de là toute en nuance,  Madame de la haute en couleurs jouait une large gamme de tons ; y compris dans la lumière des écailles des petits thons – les bonites. Chez un fabricant d’émaux, elle pouvait être sulfate de cuivre ; chez un joaillier, caboche semi-précieuse. Le luxe du choix des parures l’aidait à panser ses maux : imprécise, particulière, changeante, fuyante ou menteuse ! lui disait son médecin, dépité.

 

Quand le bleu du ciel la tançait d’un regard jupitérien, elle ripostait en odonate élégante et grossissait ses pupilles – hypnotiques lentilles athéniennes gansées de vert amande. Quand le vert des forêts profondes l’enveloppait de ses jupes mousseuses, elle tirait une langue dragonne azurée, honorable sphaigne ! Quand des canards costumés traversaient un ciel sombre, la noire caméléonne en talons étalonnait une mine chamarrée jusqu’à la pointe de ses cornillons, auréolée de méthylène et de magnésium carboné.

 

De retour au parloir, le soir, la Girafe Noire stoppait net ses errances : elle oscillait dans un transat, bleu d’un côté, vert de l’autre ; face à son jumeau Magenta qui se trémoussait entre le rose et le rouge de sa toile, à toujours vouloir imprégner les fibres de son derrière ! Et la Demoiselle sans ailes balançait ses interminables jambes comme sur une balançoire, cherchant à s’envoler. Elle chantait : « Moi j’m’en balance, j’irai dans l’firmament, Que l’on me chante la valse des vers luisants. Viens me retrouver sous le ciel – et donne-moi ta main, fabriquons-nous des ail-es, envolons-nous jusqu’à demain, jusqu’à demain ou à la s’maine prochai-ne ». Et la rengaine faisait des boucles ! Et la noiraude s’enluminait. Le Magenta s’endormait.

 

Au cours de musique, le jeudi, la mordanceuse[1] épousait le Fa et le Sol[2] comme on fait sien le goût des autres, en s’en distinguant. Presque ça et jamais tout à fait ! Rêveuse d’embraser un jour le paradis en arc des cieux unicolore, la Girharpe Noire baguenaudait dans les notes en léchant de cyan les coins de partitions. 

 

Souvent coiffée de quelques croches kawaïï candy [3]elle sifflotait brusquement des hanches un « Turquoise For Heaven[4] » dans un mouvement gospélien bien trempé, tout en roulant des yeux : « Turquoise, Turquoise, Turquoise For Heaven ! », élévation d’un Go Down Moses. A mesure que le tempo l’animait, la Girharpe Noire métamorphosée en flûte à hanches pour l’occasion, se dévergondait à l’instrumental. Presque ça mais pas tout à fait ! Et finalement, peu importait le jeudi ou les paroles, car confiante et joyeuse, la castafiore au timbre fleuri – un brin céanothe, car ayant vécu en Californie[5]  arpentait les gammes hebdomadaires avec une douceur crépusculaire ou une sauvagerie de l’aube, franche. Tout dépendait de ce qu’elle avait consommé au petit déjeuner. 

 

Ses camarades de chant la surnommaient TFH ou Turquoise Flûte à Hanches et ce sobriquet avait pour elle valeur d’invention étrusque ou d’énergie intérieure régulatrice – en moins de deux – de ce qu’il faut, là où il faut et avec de l’amour autour ! Trop tolérante à l’erreur, trop flexible avec ses cinq mètres de cou, la Girharpe Noire s’adaptait avec spontanéité.

Cela dit, une mise en adulterie nécessaire l’avait confrontée au risque d’être manipulée à souhait et barbouillée de teintes parasi-tes. Alors un jour, à hauteur de ses trente-six chandelles, elle s’enturbanna d’exil un jour de pluie et réapparut Maldivienne un jour de soleil, étincelante.  D’une justesse colorifère stable, elle sut dire non. Au bleu. Au vert. A l’entre-deux qui n’en est pas un. Non aux cols blancs et aux colverts. Non à l’adaptation métamorphique systémati-que. Non à la dilution pigmentaire des « trop bonne, trop…, je m’habillerai comme tu voudras ! ». Non. L’assistante des figues et des raisins entendait bien de raison se distinguer de la croupe et de l’oreille : passer d’adjointe ou remplaçante à directrice, chef-chef.

 

« Mais je n’ai plus rien me mettre ! » se dit-elle.  « Par où pavaner à la turc désormais ?... Ah, je sais. Je vais appeler le Docteur Fayrouz[6] ! ».

 

  • Allo Docteur ? C’est la Noiraude. Vous qui êtes doué en psychanalghésite, auriez-vous une idée pour que j’assume ma différence ? J’occupe un nouveau poste dès lundi. Je vise le long terme.
  • Je vois la Noiraude. Toujours vos problèmes existentiels ! Prenez donc un grain de chrysocolle dilué à l’oxyde de cobalt dans un verre de lait de vache, touillez et retouillez en changeant de sens avec la cuiller et buvez le tout.
  • .. Euh… c’est tout ?
  • Eh oui, la Noiraude. C’est la croyance qui fige les choses du monde. Si vous voulez assumer votre différence, ni le bleu ni le vert ne vous seront utiles. Turquoise For Ever vous êtes, Turquoise For Heaven, vous serez ! Allez, bonsoir la Noiraude.
  • Merci Docteur. Ca va mieux, déjà.

 

Et c’est ainsi que la Giharpe Indécise  résonnant au Fa majeur et au Sol mineur tout à la fois, prit conscience de sa condition et guérit. Elle inscrivit, de ce pas, sur sa porte un panneau quelque peu exorciste :

 

Combattants de Prusse ou d’Olive

Passez votre chemin ou méditez Turquoise.

L’ouverture aux mondes passe par ici

ou par ailleurs.

Règlement par t(h)on accepté

La maison ne fait pas crédit.

 

Paradix Master

 


[1] Le mordançage consiste à employer un sel métallique pour fixer une couleur en teinturerie ou apporter une texture particulière en céramique. Par exemple, le carbonate de magnésium permet de fixer le bleu et d’apporter un aspect fondant à un émail.

[2] Notes = fréquences = couleurs. Le Fa correspond au vert et à l’énergie du cœur, le Sol correspond au bleu et l’énergie de la gorge.

[3] Accessoires japonais de la mode Hello Kitty.

[4] TFH désigne initialement Touche For Health, méthode rééquilibrante de l’énergie, utilisée en kinésiologie appliquée.

[5] Le céanothe est un arbuste originaire d’Amérique du Nord. Il est surnommé en Europe « le lilas de Californie ».

[6] Fayrouz est l’équivalent phonétique arabe pour désigner « turquoise ».

 

 

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© Catherine Breant